C'était l'autre jour, dans une école accueillante, une école où l'on vous sourit, où l'on s'inquiète de ce que vous venez y faire et où l'on vous conduit là où on vous attend. Une trentaine de jeunes qui flirtent avec les 18 ans, qui un peu plus, qui un peu moins, y sont initiés au cinéma, à l'engagement, au cinéma engagé, à l'engagement au cinéma. Bref, ils sont à l'ouvrage depuis quelques mois, et ce matin-là, un groupe de jeunes filles va tourner son sujet. Tout est écrit. Tout a été répété. Tout a l'air au point. Le cinéaste, qui pour l'occasion porte les casquettes d'animateur et de formateur, étrenne sa nouvelle caméra. "Je n'ai pas eu le temps de m'occuper de l'assurance".
Les six jeunes femmes arrivent. Les rôles sont distribués : qui parlent et jouent, qui filme, qui prend le son. Les scènes et les prises se suivent sans trop se répéter. Elles ont choisi de parler de l'homosexualité à l'école et aux difficultés que certains y connaissent.
Nous sommes dans le couloir. Deux des protagonistes jouent une scène. Silence, ça tourne. On refait la scène. A côté de moi, il y a du mouvement, puis des "Qu'est-ce que tu as?". Je me retourne, j'ai juste le temps de rattraper la jeune fille à la caméra, qui perd connaissance; et le cinéaste sa caméra. On allonge la jeune évanouie sur le sol. Je lui tiens la main. Une secrétaire arrive, demande qu'on lui fait relève les jambes, lui prend l'autre main, qui est sans soute aussi glacée que celle que je serre, et se lance dans une suite de "Tu as mangé ce matin? Tu es sûre d'avoir mangé ce matin? Qu'est-ce que tu as mangé ce matin?", l'autre bredouille ses réponses. Elle semble aller mieux. Ses amies sont là. Je leur abandonne sa main. Dix minutes passent. Elle s'assied. Elle dit que ça va. Elle répète qu'elle n'a pas faim. Elle est prête à reprendre la caméra. On la lui laisse sans problèmes. Les scènes recommencent à se succéder. Le film se termine. Il fait beau. Les derniers plans de coupes se tournent à l'extérieur, sous un enfant jésus dont le gros orteil gauche a disparu. C'est fini. Au revoir et à bientôt.
Sur le chemin du retour, cette matinée de tournage me ramène une quarantaine d'années en arrière. C'est le soir. C'est bientôt l'heure du repas. On sonne à la porte. Mon père lève les yeux et se met à râler en me disant d'aller d'aller voir. J'y vais. J'ouvre. C'est la voisine de palier. Elle me regarde. J'ai juste le temps de la prendre dans mes bras avant qu'elle tombe. J'appelle maman. Elle rouvre les yeux, elle dit qu'elle est désolée, qu'elle ne se sent pas bien. Contrairement à moi, qui vais on ne pourrait mieux. J'ai dans mes bras celle dont je suis secrètement amoureux; les adolescents sont toujours secrètement amoureux. Maman arrive. Elle m'aide à l'amener sur le canapé. Elle lui fait boire un peu d'eau. Elle lui passe de l'eau de Cologne sur les poignets. Elle dit que ça va mieux, que son mari va arriver, qu'elle doit rentrer. J'ai envie qu'elle reste un peu, mais je me tais. Maman la ramène chez elle. Elle revient en disant "la pauvre". Mon père quitte le balcon et demande ce qu'il y a à manger.

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